Rock (beaucoup), littérature (un soupçon), et mauvaise foi (surtout).
Des fois, je me fais peur. Des fois, je me dis qu'il doit y avoir un truc qui tourne pas rond avec moi, un truc qui s'est déréglé au fur et à mesure des années. Par exemple, mon tempérament vis-à-vis de la musique est extraordinairement fluctuant. Un habile mélange de lassitude, de gout esthétique, de vécu et de goût pour la nostalgie fait que, bizarrement, je ne ressens pas les albums ou même de simples titres comme il le faut.
C'est d'autant plus con que souvent ce sont des trucs que j'adore et me plait à citer régulièrement.
Ben tiens, Adore, justement.
Bon, vous aurez deviné que c'est un de mes albums préférés. D'ailleurs, si je devais être honnête, c'est même mon album préféré des Pumpkins. (Mellon Collie n'est « que » le plus important pour moi, et accessoirement l'album le plus important de ma vie). Vous serez d'accord avec moi (si vous l'avez écouté - sinon je vous enjoins de le faire) que c'est probablement un des albums les plus tristes, les plus déprimants qui existent.*
Eh bien... c'est pourtant l'album vers lequel je me tournerais le plus facilement si jamais, justement, ça ne va pas. Ca tient, peut-être, pour partie, à un rituel, à une habitude : ado, j'avais tendance à écouter des albums déprimants quand j'avais pas le moral, justement persuadé qu'en écoutant des gens plus tristes que moi se lamenter ça aller me remonter le moral. Faut pas s'étonner que j'aie adoré Fight Club dès le premier ¼ d'heure tiens. Mais il n'y a pas que ça. L'âge venant, je m'y sens de mieux en mieux. C'est un des rares disques dont j'ai l'impression qu'ils font... partie de moi. Il est partie intégrante de ma vie au même titre que bien des trucs que j'ai vécu, c'est comme une anecdote dont on finit par rire, quand bien même à ce moment là on faisait pas le malin.**
Avec ce disque, bizarrement, je suis à la maison. Tranquille.
Mais il n'y a pas que ça. Je crains d'avoir réussi, via ce rituel auto - dépressif, a faire sauter un interrupteur dans un recoin de mon cerveau. Ouais, étant plus jeune j'étais dans ce trip limite associal auto destructeur, mais moralement. Vous en connaissez tous : ceux convaincus d'être des losers et qui, voyant le truc comme une sorte de malediction, font rien pour s'en sortir (vu que ça sert à rien...). J'avais un certain talent pour ça assorti d'une hypothèse peut-être très intelligente logiquement, mais bon, la logique et la vie... enfin : « Si je m'attends à ce qu'il ne m'arrive que des merdes, je suis forcément gagnant . S'il m'arrive une merde, je suis prêt, s'il m'arrive un truc bien, ça ne fera qu'amplifier la joie que ce truc bien m'arrive ».***
Bon, je vous rappelle qu'à l'époque j'étais fan de Radiohead, des Smashing Pumpkins, de Muse et de Placebo. (Comment ça, « C'est pas une raison » ?)
Peut-être qu'à force de gaver mon cerveau de trucs qui plombent le moral, celui-ci, dans un réflexe d'auto-préservation acquis par l'humanité à travers des siècles d'évolution, a décidé de bouger les frontières quand il s'est dit que c'était trop. Ceci expliquerait peut-être pourquoi, quand j'ai découvert Funeral d'Arcade Fire, je l'ai trouvé extrêmement enjoué cet album. Idem avec les Smiths. A la rigueur j'arrive à comprendre que I know it's over est triste, et j'aime bien me lamenter dessus (je suis un cliché humain), mais non, j'arrive pas à la trouver vraiment triste. Déchirante, oui, elle l'est... en théorie : j'ai totalement consciente qu'elle l'est, et qu'elle boxe dans une catégorie vachement élevée, mais par contre, non, elle ne me déchire pas moi-même, désolé.
Et des trucs comme ça, il y en a une palanquée : The Bends a été l'album de fond de nombre de mes lectures (jusqu'à ce que je m'intéresse aux paroles en fait). Yesterday me remplit d'un confort totalement incompatible avec ce titre... Je vais pas tout énumérer, juste vous coller une rapide playlist à la fin. (Mais bon, sachez que pour me donner du baume au cœur, j'écoute « Mathilde » de Brel.)
Bon, comment dire... je trouvais pas d'image pour illustrer l'article, j'ai décidé de taper des trucs dans Google Images... Et puis je suis tombé sur ça en tappant "le lycée m'emmerde"... Alors je me suis dit pourquoi pas.
Bizarrement, j'en ai établi (pour, très certainement, combler ma propre vanité), que j'avais évolué, et que ma sensibilité pour la beauté de ces titres, de ces albums, l'a emporté sur le sentiment qu'ils cherchent à me faire passer. Toucher ainsi à la beauté la plus pure est fascinant... Comment peut-on se laisser aller à la tristesse en écoutant un To Sheila alors qu'en fait, on a l'extraordinaire chance de l'écouter, de connaître ce titre... (j'allais dire « d'être un élu »). Enfin, quel que soit ce mécanisme, je vous jure qu'il a pris le dessus. Pour preuve : j'ai réécouté une bonne dizaine de fois cet album la semaine passée (c'est une tradition aussi : c'est mon « album d'été ». Cherchez pas.) Eh bien, rien, pas une larme, pas de nœud dans le ventre, pas un malaise vagal, rien. Sinon une somptueuse sensation de bien-être.
Enfin bref... Vous vous doutez bien, quand même, que la victoire n'est pas non plus éclatante. Car chaque médaille a son revers (oui, je suis resté un réservoir à clichés), et ici, la tristesse a gagné du terrain sur un autre côté. Parce que c'est bien sympa de connaître tous ces titres splendides... Mais c'est bien désespérant, au milieu de ce désert musical que je traverse (depuis 2007, aucun album sorti récemment n'est resté bien longtemps sur ma platine : beaucoup de bonne surprises, mais pas d'adoration ni de révélation extraordinaire), de se dire que tous ces titres que j'aime, je ne les redécouvrirais jamais. Et ça me rend malade. La découverte d'un Sexy Sadie, d'un Sunny Afternoon, ou même d'un Sure Shot, ou un Initials BB, c'est une sensation si agréable, si pleine de joie, qu'il est honteux qu'on ne puisse en profiter qu'une fois. Des fois, j'ai envie de recommencer le jeu, sur une nouvelle sauvegarde : certes, ce sera parfois moins exaltant ; les passages chiants le resteront, mais foutre leur raclée aux boss sera toujours aussi sympa. En plus, ce sera plus facile, je saurais peut être déjà où ils sont.
C'est le piège de ma propre nostalgie : je ne suis pas nostalgique des évènements. La passé est le passé, ce qui est arrivé est arrivé et basta. Je le suis des sentiments et sensations. Parce que eux, on croit qu'on pourra les revivre : rien du tout. C'est bien plus vicieux.
* Pas LE plus déprimant : pour moi, le « Marble Index » de Nico est indétronnable.
** Un peu comme un contrôle de papiers quand on déambule bourré à 5 h du matin, mais vu du moment ou on le raconte à ses potes le lendemain.
*** La continuité du truc, malheureusement, c'est que ce comportement fait qu'il t'arrive pas grand-chose de bien, malheureusement : retour au point 1 du raisonnement.