Rock (beaucoup), littérature (un soupçon), et mauvaise foi (surtout).
On va commencer par le classique, l'alpha et l'oméga de la critique Rock : Lester Bangs.
Lester Bangs : Psychotic reaction et autres carburateurs flingués, Fêtes sanglantes et mauvais goût.
C'est bien facile, le seul résumé que je pourrais vous en faire serait de raconter sa vie. Mais ça nous mènerait pas loin, vous savez : il est mort à 33 ans. Alors finalement, le moyen sûrement le plus simple de présenter ce qu'est l'œuvre de Bangs, c'est de dire ce qu'il n'est pas : il n'est pas Philippe Manœuvre. (Oui, je sais, normalement la proposition se prend dans l'autre sens.) Encore moins Patrick Eudeline (qui, je dois bien lui accorder cela, a signé récemment deux très bon papiers sur le thème « mode et Rock n' Roll » que j'ai dévoré). En bon critique Rock (et vu que c'est le fondateur de la discipline il a intérêt à être bon...), Lester ne parle pas de musique. Enfin, pas vraiment... Il aime bien parler de lui.
Tout comme Rob rangeant ses disques par ordre autobiographique dans High Fidelity, la musique permet à Lester de se rappeler de sa vie, de l'imaginer, de... Lui permet tout en fait. Qu'il s'agisse de lister les 16 raisons d'adorer Metal Music

Accourez, mes petits-nenfants aux cheveux filasses, et laissez le blaireau vous faire sauter encore sur ses genoux. Pendant que vous me reconnaissez encore, bande de petits cinglés. Vous le savez, le gong a sonné, c'est à nouveau la saison. Maintenant, laissez ruminer ma vieille cervelle, ah, quel conte alambiqué de ces jours d'autrefois vous narrerai-je aujourd'hui ?
N'importe lequel tonton Lester, nous on te suit.
Ca a été chroniqué par Systool, ici et là.
Lester étant l'alpha et l'oméga, penchons nous sur le Saint Esprit, le petit dernier de la famille. Mon chouchou Chuck Klosterman. Eh oui, vous avez pas fini d'en entendre parler.
Comme cela est (très bien) expliqué sur la quatrième de couverture, ce bouquin comporte 3 parties (2 et demi en fait) :
Mais bon, pour vous faire goûter son style et sa façon de repérer des détails, je ne saurais résister à un extrait : il s'agit de l'interview de Radiohead, présentation de Thom Yorke, après la sortie de Hail to the Thief :
Thom Yorke is weird, sort of. But you've met weirder. He's mostly just an intense, five-foot-five-inch thirty-four-year-old who wears hooded sweatshirts with sleaves too long for his limbs and this makes him look like a nervous kindergartener. He doesn't appear to have comb his hair since The Bends came out in 1995, and his beard looks "undecided" if that's possible. [...] That's what everyone seems to miss about him, and about Radiohead as a whole: they may make transcendent, fragile, pre-apocalyptic, math rock for a generation of forward thinking fans, but they're still just a bunch of dudes.
Franchement, si tous les journalistes Rock d'outre atlantique écrivent comme ça, je m'abonne à SPIN direct.
Something that isn't true at all est juste une vieille nouvelle, sortie des cartons pour l'occasion.
Franchement un bouquin agréable, à picorer à l'occasion... A mon rythme de lecture, 4 articles vous font déjà les 2/3 d'un trajet Nancy Paris, il vous reste juste le temps d'aller traîner en voiture bar avant d'arriver.
Mais bon, on attaque le plus gros : les biographies. Sachant qu'elles ont déjà été fort bien commentées (dans le cadre du crossover, justement), je vais essayer de rester modeste.
Un démocrate : Mick Jagger, 1960 - 1969, par François Bégaudeau.

La théorie qui y est filée est que Mick Jagger, le vrai, est le rocker qui vit sur la scène, qui s'offre à son public, c'est le sens du « démocrate » du titre, celui qui sert, qui est la pour et par le public, la foule, le peuple.
L'idée est intéressante, le truc pas trop mal écrit, franchement, et agréable à lire. Bien documenté sur cette période et particulièrement sur la naissance du groupe. La vision sur les morceaux (en particulier considérer « You can't always get what you want » comme le morceau de la fin, le chef d'œuvre qui marque la fin du Rock n' Roll et le début de la musique... Je vous mettrais bien l'extrait mais j'ai pas le bouquin sous la main, là.)
MAIS (oui, c'est un gros mais) il y a eu quelques trucs qui m'ont dérangé. Et pas forcément du petit dérangement. D'abord, ce gimmick qui revient tout le bouquin du « Mick est mort en 1969, vous ne le savez pas, mais moi si, je vous l'ai déjà dit, vous ne suivez rien. Je vous expliquerai pourquoi je vous expliquerai comment ». Ca revient, ça revient, et à un moment on a envie de coller une grosse tarte à l'auteur parce que, bon, à la fin, c'est lassant. L'auteur, tiens : je sais pas qui est ce « François Bégaudeau ». Mais je suis pas sur que ce soit un fan des Stones. Il a beau qualifier chaque chanson qu'il évoque de « plus grande chanson du monde », chaque album, chaque film sur les Stones et chaque scène de chacun de ces films comme étant « le (la) plus grand(e) du monde » (autre gimmick, pas énervant mais lassant quand même), ça ne suffit pas à ce qu'on sente le passionné, qui se lance à corps perdu dans son sujet. Ca ressemble finalement un peu à tous ces bouquins sur la « sociologie du Rock », ce côté je m'intéresse mais je veux pas me mouiller, le Rock c'est intéressant dans le concept mais trop violent dans les faits... (Ca me fait penser que j'ai un bouquin d'un sociologue sur le mythe Elvis qui m'attend, d'un coup j'hésite). Bref j'envisage trois possibilités, ce mec est sociologue, journaliste aux Inrocks ou romancier qui a voulu aller traîner du côté obscur. Mais je ne renie pas que j'en ai apprécié la lecture (le manque de passion, je m'en suis rendu compte après, avec le recul), appris quelques trucs, mais bon, voilà. Le vrai Rock n' Roll des Stones, ça reste ça :
Ca a été chroniqué pour le crossover par Laiezza, ici même.
Enfin, last but not least... « Mort aux Ramones ! » (Poison Heart : Surviving the Ramones), de Dee Dee Ramone.
Bon, j'ai mis le titre en français parce que je l'ai lu en français. Si un jour j'en ai l'occasion, je le lirais en anglais (pas moyen de le trouver en V.O. à Paris, c'est fou ça). La traduction en français est de Virginie Despentes, et... on sent la traduction. Mais ça j'y reviendrai.
L'autre surprise, c'est que franchement, je sais pas si vous retrouverez ailleurs une autre biographie de musicien ou ça parle aussi peu de musique ! Le père Dee Dee étant défoncé franchement une bonne partie du temps ça parle de dope en majeure partie. Y a un côté « guide du routard de la dope », chapitre New York, section Héroïne... Assez fabuleux en fait. Après ça parle aussi du groupe, mais pas forcément de musique. Surtout de la face cachée de la « Happy Family ». De comment tout le monde se tire dans les pattes et déteste les autres mais continue à bosser avec, parce qu'il faut bien. On parle souvent d'artistes vieillissants qui montent sur scène comme s'ils pointaient à l'usine. Et ben pour Dee Dee à 30 ans à peine c'était déjà comme ça.
Vraiment un livre Sex, Drugs et Rock n' Roll, sauf que le Rock n' Roll est en arrière plan, et que les femmes sont évoquées avec beaucoup de pudeur (il a beau évoquer les femmes qui ont traversé sa vie, impossible d'établir l'enchaînement chronologique précis.)
La traduction, maintenant. Je ne saurais juger des talents d'écrivain de la dame, n'ayant lu aucun de ses livres, ni de sa qualité particulière de traductrice (sans avoir la V.O., c'est toujours plus dur). Mes problèmes se posent sur des points de détail, O.K., mais j'aime pinailler sur des conneries, c'est connu. Et surtout, maintenant que j'ai réussi à m'habituer au parler anglo saxon, je réussis à distinguer les « francismes » dans un texte. Vous savez, c'est comme dans ces séries américaines qu'on regarde doublées, où, d'un coup, ils se mettent à parler de Claude François ou de Jean Pierre Coffe parce qu'en V.O. ils parlent en fait d'une célébrité qu'on connaît pas en France. (Oui, la carrière internationale de JP Coffe ou de Claude François...). Eh ben là c'est pareil, sauf que... c'est ici le verlan utilisé pour remplacer, à mon avis, le slang (argot) anglo-saxon. Alors, à partir de là, il y a plusieurs possibilité, je sais pas, Dee Dee s'étant essayé au rap sur la fin, peut être s'exprime-t-il comme un rappeur et Despentes a voulu rendre compte de ça en utilisant la marque des rappeurs français. Ou alors c'est juste choisir un équivalent à l'argot, mode moderne... ce que je trouve un peu trop facile, voire fainéant : franchement, la drogue c'est un des champs lexicaux les plus larges de l'argot non ? Mais après, peut être que Schnouff c'est trop rétro. Ou peut-être que je traîne pas avec assez de dealers pour connaître toutes les evolutions syntaxiques du jargon.
Dernier détail : page 240, « personne là-bas ne pense que le blues doive être jouer si salement », ça fait pas sérieux, franchement (je vous interdit de rechercher les possibles fautes que j'ai pu faire dans cet article pour la simple raison qu'il est gratuit et ne possède pas d'ISBN.)
Au final, on a le livre d'un junkie talentueux, en tant que parolier mais aussi qu'auteur, qui livre là des mémoires touchantes, émouvantes... humaines. Vraiment. Et pour ne rien vous cacher, à la toute fin du dernier paragraphe, sur la phrase : « Mon livre raconte cette histoire - ça n'est pas rien, et je suis heureux de l'avoir racontée », j'ai du écraser ma larme. Heureux de l'avoir lue.
Conséquence bizarre, je me suis penché suite à ce livre, sur la seconde partie de la carrière des ramones (le CD 2 de mon anthologie, en fait), et franchement il y a du très bon (rien que Pet Semetary, c'est un très bon morceau ! Pop, OK, mais très bon !). Alors, l'extrait du jour sera « The K.K.K. took my baby away » qui est aussi une merveille pop.
Celui là a été chroniqué par Thom (en parlant plus du bouquin que de la traduction), ici, en ouverture du crossover, qui s'achève dans quelques jours. Fort belle opération, dont cet article ne fait pas partie, mais bon.